Caroline Rochefort, l'autre voix de Violette Toussaint
Shivam Goossens
1/13/20269 min read


À l’autre bout du fil, Caroline Rochefort pétille. Est-ce la chaleur de son Sud natal, la passion pour cette pièce, ou les deux à la fois ? Toujours est-il qu’une énergie singulière émane de notre échange. À l’initiative de l’adaptation du roman de Valérie Perrin, Changer l’eau des fleurs, la comédienne raconte comment le personnage de Violette Toussaint s’est imposé à elle, et ce qui l’a poussée à porter sur scène ce best-seller — alors encore en devenir — aux côtés de Mikael Chirinian.
Une lecture sensible et juste d’une œuvre dont la trame se tisse autour de cette gardienne de cimetière, et qui, grâce à Caroline Rochefort, trouve aujourd’hui une nouvelle voix : celle du théâtre, à quelques pages du roman, sur les planches.
Depuis plusieurs années, vous rencontrez le succès avec cette pièce Changez l’eau des fleurs. Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de porter ce roman sur scène ? Le titre vous a-t-il attirée, ou peut-être étiez-vous déjà lectrice au moment de sa sortie ?
Caroline Rochefort — Plusieurs choses ont joué. La première, c’est que j’ai découvert le roman alors qu’il venait d’obtenir un prix. Il était très mis en avant dans un point-relais de la gare de Lyon. Le titre, Changez l’eau des fleurs, m’a immédiatement parlé : je l’ai trouvé poétique et sensible. J’ai lu la quatrième de couverture, l’histoire d’une gardienne de cimetière… Cela m’a touchée pour beaucoup de raisons, notamment parce que ça racontait, pour moi, la vie d’un personnage très populaire, ancré dans une petite ville ou un village. Même si ce métier disparaît, il existe encore.
J’ai acheté le livre pour le lire dans le train. Et là, en découvrant Violette Toussaint, j’ai été bouleversée. J’ai trouvé qu’elle avait tout d’un personnage de théâtre : des ruptures, de la joie, de la profondeur, de la drôlerie. Et puis le cimetière, comme lieu dramatique, offrait un terrain extraordinaire, très peu exploité. Dès les premières pages, j’avais le sentiment que Violette me parlait, qu’elle me soufflait qu’elle devait monter sur scène.
Au bout des quatre heures de train qui m’emmenaient à Avignon, j’avais lu les trois quarts du roman et ma décision était prise : j’allais écrire à l’autrice pour demander l’adaptation. Je ne l’ai pas relu deux fois, je n’ai demandé conseil à personne. C’était une évidence.
L’adapter alors qu’il était déjà très exposé ne vous intimidait pas ?
Caroline Rochefort — À ce moment-là, non. Le roman avait été lu à cent mille exemplaires, on en était vraiment au début. Il était très visible parce qu’il venait d’avoir un prix, mais il n’avait pas encore son succès colossal. J’ai fait partie des premières lectrices, et j’ai été la première à demander les droits. Donc non, je n’ai ressenti aucune pression.
Mon désir était très pur. Je n’avais aucune projection de succès. Ce qui m’importait, c’était le lien intime avec ce personnage qui m’avait bouleversée. Avec mon co-adaptateur, Mickaël Chirinian — qui est arrivé dans la deuxième partie de l’écriture — on tenait énormément à retrouver l’univers du roman. J’étais d’abord une lectrice amoureuse du livre avant d’être l’adaptatrice. Alors trahir ce que j’avais tant aimé, c’était impensable.
Quels choix d’écriture avez-vous faits ? Quelles concessions pour passer de la plume littéraire à l’écriture scénique ?
Caroline Rochefort — Valérie Perrin a une écriture très cinématographique, mais aussi, à mes yeux, très théâtrale. Pour commencer, j’ai surligné ce qui me plaisait. Et rapidement, environ 200 pages ont disparu : il en restait 200, et je me suis dit « ma pièce est là-dedans ». C’était très instinctif. Je me suis rendu compte, par exemple, que tout ce qui concernait Philippe Toussaint n’était pas resté. Non pas que ce soit moins bien, mais mon choix n’était pas réfléchi : il était ressenti. Je me disais : ça non, ça oui, cette scène oui…
Au final, il restait toute l’histoire avec Julien, des moments du cimetière, le lien secret avec sa fille… J’ai vraiment travaillé à partir de mon ressenti de lectrice, puis on a structuré dramatiquement avec Mickaël. Et grâce au personnage de Philippe Toussaint, on a trouvé un ressort dramaturgique très fort, qui a donné beaucoup de puissance à la pièce. Le plus difficile, c’était de choisir.
J’avais d’ailleurs des dossiers partout : « je ne prends pas », « je ne prends pas mais j’aime bien », « je ne prends pas mais ça parle de ça, on ne sait jamais ». Parfois je ne gardais qu’une phrase, déplacée dans la bouche d’un autre personnage. Valérie est une conteuse d’une grande puissance, il y avait de quoi puiser.
Le roman tisse un lien entre les vivants et les morts. Comment avez-vous traduit cette dimension sensible et poétique dans votre jeu et votre adaptation ?
Caroline Rochefort — Cette question me touche, on ne me la pose pas souvent. Cela fait profondément partie de ma spiritualité. Je crois que les morts et les vivants restent en lien : par des signes, des messages, des frontières très ténues. Ce sont mes croyances.
Changez l’eau des fleurs m’a permis d’aborder au théâtre quelque chose de très personnel : le pouvoir de la prière, les messages envoyés par ceux qui nous ont aimés, les grands-parents qui deviennent des guides… Le roman ouvre une porte vers une approche spirituelle qui n’a rien de cartésien. Après les représentations, j’ai eu des discussions bouleversantes avec des parents, frères ou sœurs endeuillés. Elles ont donné un sens très fort au projet.
Et personnellement, artistiquement, qu’a représenté cette aventure pour vous ? A-t-elle changé quelque chose en vous ?
Caroline Rochefort — Oui, énormément. D’abord, la pièce a eu beaucoup de succès : c’est un cadeau précieux. Toute l’équipe a énormément donné. Cette aventure a renforcé ma confiance en moi, à un niveau très intime. Quand on porte une pièce qui dure, que les gens aiment jouer, ça compte.
Cela m’a aussi appris à écouter davantage mon intuition. L’intuition, c’est quatre secondes. Ensuite le mental arrive : « tu ne peux pas », « tu n’y arriveras pas ». Mais ces quatre secondes, celles où je me suis dit « Violette est un personnage de théâtre », sont gravées en moi. Elles me guideront pour tous mes futurs projets. Parce que c’était une intuition pure, pas une stratégie.
Je ne viens pas d’un milieu artistique : mes parents sont viticulteurs, je viens d’un village près de Narbonne. Ce projet m’a montré qu’on peut déplacer des montagnes quand on suit son élan intérieur. Bien sûr, lorsque le roman est devenu un best-seller, j’ai eu peur juste avant la première : si les lecteurs n’aimaient pas la pièce, elle ne marcherait pas. Mais comme j’étais moi-même lectrice amoureuse du roman, je me sentais protégée.
Et puis j’aime énormément Valérie Perrin. Humainement, c’est quelqu’un de magnifique, entier, qui croit profondément en ses histoires. Cette aventure a confirmé ma conviction que lorsqu’on écoute son cœur et qu’on se lance, il peut se produire de très belles choses.
D’où naissent vos projets ? De l’intuition, de la rencontre, dites-vous… Mais plus largement, qu’est-ce qui fait naître, chez vous, un projet artistique ?
Caroline Rochefort — Les projets que je porte, je n’ai jamais vraiment eu la volonté de les porter. Je ne prends pas un livre parce qu’il marche. Ce ne sont pas des pensées que j’ai.
Pour Changer l’eau des fleurs, par exemple, très tôt — page huit ou dix — une phrase est arrivée : « Violette est un personnage de théâtre. » Et elle revenait sans cesse.
Ce n’est pas moi qui le décide. Je ne sais pas comment le dire autrement. C’est comme s’il y avait une voix qui venait me proposer quelque chose auquel je n’avais pas pensé. Je ne lis pas un roman en me disant que ça va devenir une pièce. Je le lis parce que le titre m’attire, parce que la quatrième de couverture m’attire, je l’achète, je m’assieds dans le train, je commence à lire — et cette phrase arrive.
Elle n’est pas consciente, puisque je n’ai pas fini le livre. C’est comme si l’âme savait avant que moi je sache. Et c’est ça, pour moi, l’intuition : quelque chose qui sait avant le cerveau, avant la conscience.
Y a-t-il eu dans votre parcours un moment charnière où quelque chose s’est déplacé en vous ?
Caroline Rochefort — Oui, il y en a eu deux.
Le premier, à 22 ans, quand j’ai lu L’Alchimiste de Paulo Coelho. Ce livre a profondément déplacé quelque chose en moi. Il m’a donné l’élan de partir à Paris, d’oser suivre un chemin sans savoir où il menait vraiment. D’accepter de ne pas être sûre.
Le second, c’est Changer l’eau des fleurs. Depuis ce projet, je ne travaille plus que comme ça : en écoutant le ressenti immédiat. Ces fameuses quatre secondes. C’est court, mais c’est là que tout se joue.
On peut choisir de ne pas suivre une intuition. On n’y est jamais obligé. Mais quand elle revient une fois, deux fois, trois fois, je crois qu’il faut au moins l’écouter sérieusement.
L’intuition ne concerne pas que l’art. Elle traverse tout. J’ai eu cette sensation très forte en entrant pour la première fois dans la maison où je vis aujourd’hui : je savais que ce serait la nôtre, alors même que rien n’était rationnellement possible. Et pourtant, tout s’est aligné.
Vous travaillez souvent sur des figures féminines fortes. Y en a-t-il une qui vous occupe aujourd’hui ou que vous aimeriez mettre en lumière ?
Caroline Rochefort — Je joue actuellement un spectacle sur Anna Politkovskaïa, la journaliste russe assassinée en 2006. Ce projet est venu de la même façon. Je regardais l’invasion de l’Ukraine, j’ai repensé à un texte que j’avais dans ma bibliothèque, je l’ai ouvert, et dès les premières phrases je me suis dit : « Il faut le monter. »
Je ne me suis pas demandé si j’avais les moyens, si c’était raisonnable. J’ai appelé un théâtre, on m’a proposé un créneau, et ensuite j’ai constitué l’équipe.
Et je viens d’écrire une pièce sur Suzanne Travers, la seule femme légionnaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, ça m’est venu en regardant un documentaire. J’ai été bouleversée d’une manière qui n’était pas rationnelle, et je me suis dit : si ça me touche à cet endroit-là, c’est que c’est mon prochain spectacle.
Il y a quelque chose de l'ordre du lâcher-prise. On ne sait jamais si un projet va marcher. Mais on sait si on est vivant en le faisant. Et parfois, c'est simplement ce qu'il nous fallait expérimenter.
Selon vous, qu’est-ce que le théâtre permet de dire ?
Caroline Rochefort — Le théâtre ne me fait pas dire quelque chose : il me fait vivre une expérience spirituelle.
Je le vis comme une expérience vibratoire. Chaque acteur a sa vibration, chaque projet a la sienne, et parfois le projet avance plus vite que nous, nous emmène ailleurs que prévu.
Et ensuite, bien sûr, il permet de poser un regard sur le monde. Les pièces que je porte parlent toutes, à leur manière, de cela : la considération pour l’autre avec Violette, le courage essentiel de se tenir debout face à un dictateur avec Anna Politkovskaïa, la nécessité d’agir avec Suzanne Travers.
Même la plus petite des actions a une importance dans un monde en déclin, comme c'était le cas au moment où Pétain est arrivé au pouvoir en France. Parce que la pièce, elle parle de ça.
Arka est une des appellations du soleil, en Inde. Qu’est-ce qui fait naître la lumière en vous ? Et qu’est-ce qui vous donne envie de rayonner ?
Caroline Rochefort — Ce qui fait naître la lumière, c’est l’ombre.
C’est en acceptant nos parts sombres, complexes, inconfortables, qu’on peut les transformer. J’aime profondément incarner des personnages qui traversent leurs zones d’ombre pour aller vers une transformation.
Et ce qui me donne envie de rayonner… c’est la vérité.
Je ne sais pas exactement pourquoi ce mot vient, mais c’est celui-là. Cette vérité fragile, entre deux acteurs, entre un texte et un public, à l’intérieur même d’une fiction. Quand on s’en approche, le spectateur peut entrer, se reconnaître, s'identifier.
© Olivier Allard
